[French Psycho]

Ce jeudi matin à 8h30, la Ligne 1 du métro est pleine à craquer…

Le costard fraîchement récupéré au Pressing, la cravate « club » bien nouée, Jérôme peine à se concentrer sur ses lectures…
Il se dit qu’à 29 ans c’est vraiment ridicule de continuer à acheter  « les Echos » simplement au cas où, pour faire bonne figure, il viendrait à croiser un collègue dans le métro…
Comme tous les matins, il se demande ce qu’il fait dans ce wagon embué.
Vivement la Défense, et la folle ruée vers les grandes tours d’argent : 3 minutes d’air vicié valent mieux qu’une demi-heure de « wagon-nid à microbes »….
Autour de lui, d’autres personnes affairées font aussi semblant de bouquiner ou écoutent nerveusement de la musique.
En face, un jeune homme en costume clair contemple et tripatouille un rectangle blanc… Serait-ce le dernier I-Phone, petit bijou concentré de technologies ?
Jérôme se ferait volontiers un « p’tit plaisir », un achat compulsif…
Sans en connaître vraiment l’utilité, l’I-Phone pourrait le soulager… comme l’avait soulagé sa Smart (foutue en l’air un retour de beuverie) ou ses chaussures Prada…  
Juste à côté de lui, un homme noir, lui-aussi en costume, feuillette sereinement « Le Monde ». Jérôme n’ose pas l’avouer, mais au fond de lui il n’aime pas les noirs, qu’il trouve en général sales et incommodants. Il fait tout pour les fuir, eux et leurs collègues arabes.
En fait, c’est surtout les « racailles » qu’il déteste !

Depuis qu’il s’est fait volé son premier téléphone portable par une bande de « racailles » dans le métro, Jérôme a la haine contre ces types là, ces merdes de Cité, incapables de faire des études ou de travailler… Mais Jérôme a toujours pris soin, en public du moins, de ne pas « tous les mettre dans le même panier ».
Parfois, il en vient à penser comme la populace, ces beaufs français fachos qu’il hait également.
Car en fait, ce n’est pas les noirs et les arabes qu’il déteste… mais tous les pauvres.
Il ne peut pas supporter ce petit peuple répugnant.
Jérôme préfèrera toujours un « rebeu » ou un « renoi » de bonne apparence qu’un plouc de français…  
Ces jeunes noirs ou arabes, il en voit de plus en plus à la Défense et il faut bien composer avec, après tout ils sont souvent plus intelligents, plus volontaires et plus motivés, que les blancs ! Mais surtout moins gueulards ! Jérôme se dit que si un jour il créait son entreprise, son rêve ultime, il embaucherait en premier des types comme ça, qui en veulent plus que ces fainéants de français.
Jérôme apprend beaucoup à leur côté.
Et mieux vaut, pour des raisons évidentes, être en bon terme avec eux…
Il est parfois étonné de voir la franchise et l’aplomb avec lesquels ces derniers critiquent, à raison d’ailleurs, le Peuple Plouc.  
De toute façon, la France est un pays de merde.
Jérôme veut partir, seul ou avec sa copine, à l’étranger… quitter ce pays sclérosé…
Pendant un temps, Jérôme a pensé lutter, s’engager… mais c’est inutile. Cela ne sert à rien, c’est foutu de toute façon. Alors autant essayer de gagner un maximum d’argent et d’avoir la plus belle vie possible, la plus facile…
Son Berry natal, il n’en a rien à faire … objectif Londres.
Capitale européenne de la Finance, possibilité d’empocher un maximum, temple de l’Happy Hour et des filles faciles, bonne coke, Londres est la ville idéale pour un jeune trader comme Jérôme.
Et puis finalement, Jérôme ira seul à Londres.  
Pourquoi diable aller s’emmerder avec une femme et des enfants ? Jérôme n’a pas de temps à perdre avec une famille, lui qui sort (par principe plus que par nécessité) à 20h de la Banque …
Incapable de trouver une petite amie stable, Jérôme se retrouve un peu seul, parfois …
Mais un bon cocktail siroté avec ses potes d’Ecole de Commerce et c’est oublié… Jérôme se pinte la gueule au moins trois fois par semaines.
L’after-work d’hier a d’ailleurs laissé des traces… Jérôme a vomi en rentrant chez lui, à la sortie du (dernier) métro. Le dernier « Mojito » était en trop… Et puis Jérôme a mal dormi.
Jérôme a déconné hier : il a pris à partie deux jeunes femmes sur la piste de danse, en les insultant de tous les noms… Sur le coup, il s’est bien marré… mais aujourd’hui il regrette son comportement. Il n’assume pas ses dérapages alcoolisés. Mais son travail est si dur, sa vie si stressante…
Pour se défouler, Jérôme s’offre bien quelques parties de tennis, voire quelques virées voile en Bretagne, mais rien n’arrive à lui faire oublier la Défense…
Finalement, faire péter son compteur annuel de K€ (à la banque tout le monde donne son salaire annuel en Kilos Euros) est le seul truc qui le motive…
L’année prochaine, son « chef » quittera son poste… une bonne opportunité… juste avant Londres. Sa carrière est toute tracée et c’est bien là l’essentiel.
Sans parler de la prime. LA prime du mois de mars qui ne devrait pas tarder à tomber pour tous les traders ayant brassé leur mère (sans trop savoir pourquoi, Jérôme se risque de temps en temps à une expression « des cités », voire à du verlan…).
A « Londres la Financière », les bijoutiers sont pris d’assaut à cette époque, tellement les primes versées sont énormes…
Avec sa prime, Jérôme se verrait plutôt consommer une « Escort », et pas une Ford (il sort toujours la même blague au bureau) !
Une pute de luxe, et rien que pour lui. L’autre jour, Jérôme a franchi le pas : il s’est inscrit du bureau, fébrile et nerveux, sur le forum « Escort ». Demandera-t-il une « extraball » (prolongation de contrat), lui qui souffre de temps à autre d’éjaculations précoces ?
Lui demandera-t-elle une CMI (« Cum in Face ») quand il passera à l’acte ?  

Ne penser qu’à sa gueule et l’assumer … Jérôme a le sourire lorsqu’il quitte le métro, s’engageant rageusement dans les couloirs qu’il connaît par cœur au beau milieu d’une foule d’inconnus pourtant si semblables. En haut de l’escalator, des jeunes en coupe-vent, très nerveux, distribuent la presse gratuite. C’est parfait, se dit Jérôme : en 20 minutes, toute l’actualité est balayée… comme ça, tout en restant consensuel, il ne sera pas largué à la machine à café…
Ne jamais choquer, éviter les sujets polémiques, ne pas parler politique… telles sont les règles à respecter lors des différentes pauses de la journée. Jérôme l’a bien compris le jour où il s’est lâché en avouant avoir rigolé de la banderole « anti-chtis » déployées par les supporters du PSG au Stade de France. Plus jamais ça. Plus jamais ces regards de travers, ce mépris dans le regard de personnes qui pourraient lui servir à progresser dans la hiérarchie… Pour réparer sa faute, Jérôme avait dû, le soir même, aller voir le film de Danny Boon et le lendemain clamer haut et fort dans les couloirs de la Banque qu’il avait adoré ce navet … Jérôme avait poussé le vice jusqu’à imiter l’accent du Nord dans « l’open-space » (bureau commun avec d’autres collègues), se fendant d’un « hein biloute » à la fin d’une conversation téléphonique (une fois le combiné raccroché). « Pathétique », s’était-il dit lorsqu’il avait constaté que sa voisine faisait semblant de rire…
Parallèlement au respect de ses quelques règles essentielles, Jérôme a dû s’accaparer le vocabulaire du Jeune Cadre : de « débriefing » en « brainstorming », il ne manquera pas de « forwarder » son email « ASAP », juste après sa « conf call », afin que sa collègue rajoute ce sujet « touchy » à sa « to-do », de sorte qu’elle élargisse le « scope » de ses activités.   
Jérôme signe aussi ses emails par « Cdlt, », l’abréviation de « cordialement », pour montrer qu’il est pressé, qu’il a une grosse activité… Enfin, il n’oublie pas de marcher vite dans les couloirs, si possible avec des dossiers sous le bras, pour étaler un peu plus son activité débordante…
A ce rythme effréné, Jérôme ne voit pas passer sa journée…
Il est déjà 18 heures, Jérôme meurt d’envie de quitter son siège. Mais il va rester encore deux heures.
Ce soir, il doit aller au restau avec sa copine et ses collègues. Cela fera bien d’arriver vers 21 heures, pressé et un peu à la bourre. Pour discuter de tout et de rien. Finalement les règles seront les mêmes que pendant la journée. Il aurait préféré aller au pub avec ses potes mais sa petite amie, qu’il a trompé maintes fois lors de ses escapades, l’a récemment rappelé à l’ordre.
Finalement, Jérôme préfèrerait être célibataire, comme les trois quarts de ses amis trentenaires. Comme ça, pas de prise de tête. Vivre seul c’est vivre heureux. Jérôme n’est pas fier d’avoir trompé sa copine. C’est une fille gentille, qui a le mérite d’appartenir à la même classe sociale… c’est le plus important pour lui. Ne pas s’amouracher d’une fille du Peuple, ne pas décevoir sa famille (dont il se moque au fond de lui). Que penserait sa mère de tout ça ? L’alcool ingurgité, les dérapages en boîte de nuit, les insultes haineuses… heureusement que Jérôme a le profil idéal : école de commerce (Business School), bonne situation, en collocation dans le XVII arrondissement parisien avec deux anciens « potes de promo »…
Jérôme a appris à picoler en Ecole de Commerce. A vrai dire, il s’y est complètement lâché. Chanter complètement ivres, mettre des mains aux culs des nanas bourrées, roter, se rouler par terre, en faire beaucoup, être exubérant, dominer les « 1ères années », les p’tits bizuths, être dans une association… Devenir quelqu’un, serrer beaucoup de mains. Subtile mélange de superficialité et d’hypocrisie, l’Ecole de Commerce fait figure de parfaite antichambre du Monde Moderne, du système dans lequel Jérôme se complaît.  

Comme tous les soirs, l’espace de 5 minutes avant de s’endormir comme une masse, lorsqu’il rentrera de l’établissement « lounge » où il doit retrouver ses amis, Jérôme se posera la question du sens de tout cela.

Le sens de sa vie.
Courir, travailler, gagner de l’argent, toujours plus, faire semblant d’être quelqu’un, être intégré dans ce Système, coller au Modèle, parler comme il faut, penser comme il faut, acheter comme il faut, sortir comme il faut, dans les endroits qu’il faut, déconner comme il faut.
Faire comme les autres en somme, mais ne penser qu’à soi, qu’à son confort et à sa consommation.
Jérôme arrive parfois, avant de s’endormir, à penser que finalement, il n’est rien.
Que finalement il baigne dans cette Matrice, ce rouleau compresseur, sans même essayer de lutter, qu’il suit la masse comme un mouton docile. Qu’il n’aura jamais de vie de famille, qu’il ne partagera jamais de bonheurs simples.
Rien n’est original dans sa vie citadine, tout est prévisible, tout est écrit.
Alors Jérôme boit, sort, claque de l’argent, s’assourdit en boîte de nuit, fait semblant d’exister, fait semblant d’être heureux, au milieu d’autres anonymes, partageant leurs destins ordinaires et médiocres de célibataires trentenaires.  

Mais au fond de lui et par delà ces divertissements, Jérôme sait. Il sait que quelque chose cloche.
Serait-il malade, saoulé par les codes de la société moderne ?
Serait-il devenu fou de sa réussite, obsédé par les millions d’Euros, de dollars, de Livres qu’il brasse sans savoir pourquoi ?  
Réussir, telle est son obsession.
Mais réussir à quoi ? A ressembler à ces moutons ? A être « normal » ?    
Jérôme n’est pas un homme.
La franchise, la fierté, la virilité, l’honneur, la fidélité, l’amour, le bonheur simple, la solidarité, l’action, l’honnêteté … ne font plus partie de son vocabulaire.
Jérôme est un incapable.
Incapable de penser librement, incapable de lever la tête et incapable de se défendre.

Un jour peut-être…
Mais déjà le réveil sonne, il faut se dépêcher.

S. Charles 

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